*     suite de l'histoire courte              *   


   Une remontée dans le temps… à pas lents sur les galets… deux ans plus tôt : parmi les silhouettes lourdes qui hantent l’estran, carapaçonnées dans leurs combinaisons poisseuses, et qui saluent Laure, plaisantent avec la vacancière égarée sur un chantier de marée noire. La tenue de Laure était immaculée. Elle passait le jet sur son ciré tous les jours après le rinçage des oiseaux.

Aussi sur son galure à pois rouges ! Ça amusait Gilles. « La grimpeuse du tour de l’île », il l’appelait. Une fille adorable, simple, directe, souriante. Une beauté naturelle ! Elle venait avec sa famille à toutes les vacances. Aucune nouvelle des parents depuis l’accident. Car c’est un accident, n’est-ce pas. Qui aurait pu lui vouloir du mal, ici où tout le monde la connaissait ?

Audrey lève les yeux vers le haut de la falaise. Oh, ce n’est pas la Normandie et sa façade crayeuse éblouissante au soleil. Non. Une enfilade d’à-pics de granite noir qui peuvent culminer à vingt ou trente mètres scande un coteau pentu verdoyant de fougères et de buissons. Solide rempart de l’île contre les assauts impétueux de l’océan.

Elle distingue à peine le sentier de pêcheurs, un raidillon qui part d’une coulée de galets et monte sur le plateau. Laure est passée là. C’est certain. Le plus court chemin pour retourner au bourg. Plusieurs bénévoles se souvenaient de l’avoir vue de ce côté. Elle n’avait aucune raison de poursuivre au nord. Plusieurs kilomètres pour rien. Même pas un point de vue intéressant. « Elle est montée par la falaise », décide Audrey. C’est parti ! Elle attaque le sentier. Petite ascension.

Refaire le trajet de Laure le jour de sa disparition. Quand elles étaient gamines, ça se grimpait en riant. Aujourd’hui ce n’est plus pareil. Les jambes ne sont plus les mêmes. Ici, il y a eu des battues. Des dizaines d’hommes ont fouillé les moindres recoins...mais on ne refait pas le passé. Aujourd’hui, Audrey veut savoir. Criailleries des goélands, plus haut sur la lande.

Ils vont et viennent au-dessus d’elle pour nourrir les petits. Le chemin bordé d’herbes vagues offre la largeur d’une semelle. Elle met un pied devant l’autre en négociant les trous. Passage de graviers. Elle glisse, déclenchant une petite avalanche de pierres. Les cris des oiseaux se font tout à coup plus rauques.

Assourdissants. Encore nerveux au début de l’été. Ces oiseaux défendent leur territoire avec vigueur, leurs vols de découragement sont impressionnants. Laure ? Les a-t-elle dérangés ? Audrey écarte cette éventualité. Elle avait beau être de la ville, elle connaissait suffisamment les oiseaux pour rester calme et discrète. Et surtout, à la fin du mois d’août, les petits étaient partis. Les adultes étaient plus calmes.
 

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Une remontée dans le temps… à pas lents sur les galets… deux ans plus tôt : parmi les silhouettes lourdes qui hantent l’estran, carapaçonnées dans leurs combinaisons poisseuses, et qui saluent Laure, plaisantent avec la vacancière égarée sur un chantier de marée noire. La tenue de Laure était immaculée.

Elle passait le jet sur son ciré tous les jours après le rinçage des oiseaux. Aussi sur son galure à pois rouges ! Ça amusait Gilles. « La grimpeuse du tour de l’île », il l’appelait. Une fille adorable, simple, directe, souriante. Une beauté naturelle ! Elle venait avec sa famille à toutes les vacances. Aucune nouvelle des parents depuis l’accident.

Car c’est un accident, n’est-ce pas. Qui aurait pu lui vouloir du mal, ici où tout le monde la connaissait ? Audrey lève les yeux vers le haut de la falaise. Oh, ce n’est pas la Normandie et sa façade crayeuse éblouissante au soleil. Non. Une enfilade d’à-pics de granite noir qui peuvent culminer à vingt ou trente mètres scande un coteau pentu verdoyant de fougères et de buissons. Solide rempart de l’île contre les assauts impétueux de l’océan.

Elle distingue à peine le sentier de pêcheurs, un raidillon qui part d’une coulée de galets et monte sur le plateau. Laure est passée là. C’est certain. Le plus court chemin pour retourner au bourg. Plusieurs bénévoles se souvenaient de l’avoir vue de ce côté. Elle n’avait aucune raison de poursuivre au nord. Plusieurs kilomètres pour rien.

Même pas un point de vue intéressant. « Elle est montée par la falaise », décide Audrey. C’est parti ! Elle attaque le sentier. Petite ascension. Refaire le trajet de Laure le jour de sa disparition. Quand elles étaient gamines, ça se grimpait en riant. Aujourd’hui ce n’est plus pareil. Les jambes ne sont plus les mêmes. Ici, il y a eu des battues. Des dizaines d’hommes ont fouillé les moindres recoins...mais on ne refait pas le passé.

Aujourd’hui, Audrey veut savoir. Criailleries des goélands, plus haut sur la lande. Ils vont et viennent au-dessus d’elle pour nourrir les petits. Le chemin bordé d’herbes vagues offre la largeur d’une semelle. Elle met un pied devant l’autre en négociant les trous. Passage de graviers. Elle glisse, déclenchant une petite avalanche de pierres. Les cris des oiseaux se font tout à coup plus rauques. Assourdissants. Encore nerveux au début de l’été.

Ces oiseaux défendent leur territoire avec vigueur, leurs vols de découragement sont impressionnants. Laure ? Les a-t-elle dérangés ? Audrey écarte cette éventualité. Elle avait beau être de la ville, elle connaissait suffisamment les oiseaux pour rester calme et discrète. Et surtout, à la fin du mois d’août, les petits étaient partis. Les adultes étaient plus calmes.

Là-haut, Erwan hoquète comme un babouin qui aurait volé des lunettes de soleil. Le mec est fou. Givré. Plein délire. Ses circuits grillés. La calebasse hors d’usage. Mûr pour la camisole. Elle se surprend à regretter d’avoir refusé le stage en psychiatrie que la cheffe lui avait proposé au bout d’un an de service. Ses yeux suivent la trajectoire hypothétique qui aboutit sur les galets en contrebas.

Si elle tombe d’ici, des promeneurs trouveront son corps dépecé par les renards et les choucas dans deux jours, au mieux. « Pauvre petite, elle a fait une chute mortelle en se promenant », diront les infos. Et l’autre enfoiré d’Erwan ne sera jamais inquiété ! Pas question ! Les idées noires se bousculent à l’entrée des neurones.

Y a du Larsen dans les synapses. La panique n’est pas loin. « L’heure n’est pas aux apitoiements. Il va falloir gérer, fillette », murmure une voix dans sa tête. « Ressaisis-toi. » OK. Elle ôte le sac de son dos et avale une gorgée de thé brûlant. « Et souviens-toi que tu détiens l’arme numéro un anti-disparition : ton smartphone, » continue la petite voix, Laure n’emportait jamais son phone en balade. « Ma véritable connexion est avec la nature » répétait-elle.

Sinon, on l’aurait retrouvée… Tandis qu’Audrey assure tant bien que mal sa prise sur la roche rugueuse, Erwan se moque d’elle. Elle se rappelle que cet abruti se vante de faire tous les jours le tour de « son » île en jogging.
 
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 Elle tente un ballon d’essai :

— Erwan, on est toujours amis ?

— Bien sûr chérie, nous sommes les meilleurs amis du monde, répond le garçon.

— Excuse-moi d’avoir été maladroite avec toi. Je regrette ma conduite.

— Tu as été impolie et brutale. C’est le problème avec toi. Au loin, un épais trait bleu surligne l’horizon. Les moutons blancs gambadent sur la houle. Des bouillonnements laiteux cernent les rochers. Le ressac se fait plus pressant et le vent siffle en longues plaintes. Elle doit sortir de là. Audessus de sa tête : la paroi rocheuse impraticable sur plusieurs mètres. Sur sa gauche, le chemin serpente en contrebas. Sur sa droite, la roche est fendue d’une crevasse transversale sous un surplomb rocheux, hors de vue du sentier.

Tout à coup son œil est attiré par des reflets blanchâtres… Des loques sont coincées dans la crevasse : un bout de ciré blanc et un chapeau à pois. Laure ! Seigneur ! Le cœur d’Audrey s’arrête. Ses entrailles se tordent. Un froid sibérien tétanise sa colonne vertébrale. La mort, elle connaît. Elle l’a tutoyée tous les jours pendant trois mois de Covid. Mais là, c’est pire que tout ce qu’elle a vécu jusqu’à présent. Avec des gestes lents, professionnels, elle prend une photo.

L’éclair du flash met Erwan en fureur :

— Qu’est-ce que tu photographies ? Idiote ! Maintenant tu vas venir ici bien sagement. À ce stade, elle n’a pas trente-six solutions. Impossible de remonter. À la rigueur, elle pourrait tenter de regagner le chemin en se laissant glisser prudemment. À condition de ne pas avoir les mains moites et les jambes en flanelle. On ne sait pas comment réagirait Erwan. Il lui fout la trouille ! Non. Le mieux est de rester là. Paradoxalement elle est en sécurité dans la mesure où lui ne peut pas venir la chercher.

Elle a assez de batterie pour appeler les pompiers de l’île. Elle en connaît la plupart. Elle sait pouvoir compter sur eux. Son cœur bat plus vite que celui d’une mouette blessée. Elle ne sent plus ses membres. Mais, plus forte que la peur, une bouffée de haine surgit en elle en pensant à son amie, dont les restes gisent à quelques pas. Le fils Lehig ne va pas s’en tirer comme ça. Elle va monter un dossier complet. Elle tend ses bras tremblants et réussit à le cadrer en mode selfie. Le contrejour est atténué par une éclaircie momentanée venue de la mer. Erwan balance des galets dans sa direction, elle les esquive comme elle peut.

— Dépêche-toi, espèce de fouille-merde ! Y en a marre ! Je vais t’enterrer avec ta pétasse de copine ! Ce type est une ordure. Elle hurle :

— Tu vas le payer ! Au secours ! À l’aide ! Il s’énerve, crie, gesticule, l’insulte avec grossièreté.

— C’est ta maman qui t’a appris à parler comme ça ? rétorque Audrey, recouvrant un minimum de contrôle d’elle-même.

— Toi tu ne dis rien sur ma mère. Ça va te coûter très cher ! Le vent forcit par rafales. Deux ou trois goélands commencent à crier là-haut. Elle sait, au bruit qu’ils font, qu’ils piquent sur Erwan pour le chasser de leur territoire. Elle imagine une conclusion optimiste : les oiseaux pourraient faire fuir le jeune homme. Elle prendrait le risque de rentrer seule ? Non. Elle se décide à appeler les secours. « Aucun service ». Pas de réseau ! C’est l’autre sens de la phrase de Laure.

Avec un unique relais au Bourg, les trois-quarts de l’île sont en « zone blanche » et le phone un poids inutile. Elle doit bouger. Exercice acrobatique au milieu de violentes bourrasques... Il ne manquerait plus qu’elle tombe maintenant ! Le temps tourne sombre et froid. Un nuage-loup gobe le dernier cumulus, son œil luisant d’un éclat diabolique.

Dix, vingt goélands secouent leurs ailes audessus d’Erwan. Il n’en a cure. Il sait que les oiseaux dégagent avant de toucher. Il n’a rien à craindre d’eux en fait. Il suffit de supporter leurs cris et leurs ailes au ras des cheveux. Il leur jette des cailloux et essaie de les chasser en agitant les bras. Cinquante goélands obscurcissent le ciel. Le confinement leur a été profitable. Ils n’ont jamais été aussi bien nourris. Il y a aussi davantage de poissons et moins de pêcheurs
 
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 Soudain, coup de vent ? Assaut des oiseaux ? Erwan chute en battant des bras, comme s’il espérait s’envoler. Quand il passe à sa hauteur, en une fraction de seconde, elle lit sur son visage l’étonnement, l’incompréhension, puis la terreur. C’est idiot, mais elle a reconnu aussi le logo sur le sweat. Ça va très vite. Il dégringole, rebondit sur un bloc, et s’écrase quelque part en bas.

Silence. Lorsqu’ils descendent en piqué pour évincer un intrus, les goélands évitent en général le contact au dernier moment. Mais s’ils le veulent, ils sont capables de repousser la cible avec les pattes… C’est rare. Ça peut arriver en période de reproduction quand ils protègent leurs nids et leurs poussins. Au prix de contorsions à flanc de rochers, elle réussit – prodige des ondes électromagnétiques – à joindre la caserne.

L’intérieur de la cervelle en vrac. Tout se télescope dans sa tête. Dix minutes plus tard, la sirène, puis les appels la ramènent à la réalité. « Ça va, elle peut le faire. » Ils lui lancent une corde. Elle trouve l’énergie de remonter. Ils l’enveloppent dans une couverture. Lui posent un masque à oxygène sur le visage. Elle claque des dents. Pas de larmes. La récupération des restes humains s’annonce plus compliquée. Elle refuse qu’on l‘hospitalise sur le continent.

Elle veut rester près de ses parents. Sirène hurlante, le camion rouge prend la direction du port et la dépose au carénage, devant ce qui s’avère être… la station Covid municipale ! Une infirmière en combinaison intégrale la réceptionne et la met au repos dans la salle d’examen totalement vide. Surréaliste. Elle l’informe qu’un officier viendra la chercher pour prendre sa déposition. Ses parents sont prévenus. Ils l’attendent.

La voiture des gendarmes la ramènera chez eux après. C’est promis mademoiselle. Quelle ironie du sort ! Elle est au même endroit que lors du sauvetage des oiseaux il y a deux ans ! Et c’est une collègue infirmière Covid qui prend soin d’elle ! Après une longue crise de fou rire, elle finit par trouver un demisommeil entrecoupé de visions incohérentes. Deux heures plus tard, un homme en uniforme l’invite à l’accompagner. Elle l’a déjà vu quelque part.

Après un court trajet en voiture, il l’installe dans l’annexe de la Gendarmerie. « Faudra faire un examen chez le docteur de l’île » sont ses premiers mots. « À moins que vous ne préfériez l’hôpital de Quiberon ? » Bien sûr, expliquer tous ces hématomes... Non, le toubib, ça ira. Elle ne veut pas quitter l’île. Ça y est, elle le reconnaît ! Quelques cheveux blancs et autant de kilos en supplément. Celui qui avait dirigé les recherches, pour Laure, il y a deux ans. Impassible, il regarde la vidéo.

— Je vais t’enterrer avec ta copine, murmure-t-il comme pour lui-même. Une étincelle dans son regard fait comprendre à la jeune femme que le dossier est clos.

 
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— Vous voudrez bien me laisser votre phone quelques jours ? Je l’expédie sur le continent pour faire une copie authentifiée de la séquence vidéo. Ah ! Au fait, je préfèrerais que vous restiez joignable dans le coin, pendant ce temps-là. Silence. Il reprend :

— À l’époque, nous avions auditionné Erwan, au même titre que tous les autres. Son alibi était faible : jogging autour de l’île. Des touristes avaient confirmé son passage vers la côte sauvage, mais nous manquions de pièces tangibles. Pas de traces de lutte, pas d’objets appartenant à la victime, pas d’horaires ni de témoins ni de cadavre… Impossible d’aller plus loin sans éléments matériels. Audrey acquiesce d’un hochement de tête. Elle a compris cela depuis longtemps.

Elle n’éprouve aucun ressentiment à l’encontre des enquêteurs.

— Il n’y aura pas de procès. Vous savez que l’on ne juge pas un mort n’est-ce pas ? Bien sûr, elle le sait. On a des notions de droit pénal dans son métier… Mais il a quand même raison de le souligner. Comme un moment de désarroi en l’entendant. Elle se met à penser à la famille de Laure pour qui la suite ne sera que routine administrative : ADN, identification, inhumation… Un deuil insoutenable. La gorge nouée, elle sent monter les larmes.

En face, une femme hurle sur le trottoir. Le local de la gendarmerie occupe une maison en pierre à la sortie sud du bourg avec, au rez-de-chaussée, le bureau de l’officier de service. La fenêtre donne sur la rue principale. Aux premières loges pour voir madame Lehig, la maman d’Erwan, échevelée, hors d’elle, déchirer ses habits, s’arracher les cheveux et crier vers eux :

— C’est une menteuse, une meurtrière, elle a assassiné mon fils ! Ne la croyez pas, renseignez-vous sur elle. Elle a tué plein de gens à l’hôpital de Rennes !

— Quelque chose à ajouter ? demande le gendarme, en tournant la tête vers Audrey.

— Non. Rien à dire de plus.

FIN
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