*     suite de l'histoire courte              *   


Une autre heure passa. Heureusement, personne ne m’attendait à la maison. Seulement ma femme et mon fils qui allaient probablement bientôt débarquer pour annoncer ma disparition à leur tour. Finalement, le type revint d’un pas traînant, tout dodelinant et se grattant la tête. Il examinait une feuille de papier. De si près que je crus qu’il allait s’assoupir dessus.

— Vous m’avez fait une drôle de blague, monsieur. Vous avez de la chance que je ne sois pas mon chef. Je maintenais le même regard. Il attendait probablement que j’éclate de rire et se sentit obligé d’ajouter :

— Il n’existe pas votre gars. Pas dans cette ville en tout cas. J’ai fouillé dans les registres sur ces cinq dernières années. Aucune trace d’un Ismaël Bentaouï dans le coin. Pas étonnant que vous galériez à le trouver. Je montais gravement les marches menant à l’appartement. À l’intérieur, je devinais déjà l’agitation.

À peine la clé glissée dans la serrure que la porte s’ouvrir violemment. Aziza m’attendait. L’angoisse de ses traits me saisit par le col. — Où étais-tu passé ?! Des heures, que je m’inquiète !

— J’étais passé voir Ismaël, mais…

— Qui ? Impassible sur tout le trajet de retour, ce mot eut l’effet d’un électrochoc.

Elle ne se souvenait plus de lui. Un ami de si longue date, présent à notre mariage, qui avait dîné avec nous le mois dernier. Les chuchotements choisirent ce moment pour réapparaître. Un bourdonnement grandissant, laissant rapidement place à un immense rouage, une machine à vapeur frénétique. Mon corps chauffé se mit d’un coup en mouvement, écartant ma femme avant de foncer dans la chambre.

La tête plongée dans la garde-robe, je fouillais dans les albums photos. Un fou furieux à présent. — Mais qu’est-ce qui te prend ? Je n’entendais plus rien. Uniquement le battement de mon cœur qui résonnait toujours plus alors que j’approchais du but. La naissance de Kamal, mes trente ans, des dizaines de clichés sur notre passé étaient projetés de tous les côtés. Peu importe combien de meubles, j’esquintais, à quel point, je faisais peur à ma famille.

Plus rien n’avait d’importance. Je voulais seulement retrouver cette photo. Celle d’Ismaël avec mon fils sur les épaules le jour de mon mariage, faisant des grimaces. Et finalement. C’était ma mère qui portait Kamal ce jour-là.Ne sachant que dire, je me traînais jusqu’au pied du lit, cherchant à retrouver les débris de mon esprit explosé. Me persuader que je n’avais pas perdu la tête.

Les murmures conspuaient de plus en plus fort, un message que je ne parvenais pas à déchiffrer, hermétique. Qu’ils se taisent !

— Bilal… Est-ce que tout va bien ? Je ne répondis rien, mais j’avais envie de hurler.

On venait de m’amputer d’un ami, en un instant, et personne ne s’en souvenait à part moi. Tranché dans le vif. Aziza restait penchée sur moi, concernée. Je mis quelques minutes à retrouver ma contenance.

— Tout va bien. Un peu de surmenage, je suppose…

Comment lui dire que je recherchais un ami imaginaire ? Un fantôme ? Non. Il ne me restait qu’à faire taire les murmures, comme si de rien n’était. Aller de l’avant. Mais plus j’avançais, plus les disparitions se multipliaient. De plus en plus nombreuses, le seul à m’en inquiéter. Du jour au lendemain, notre maire, apprécié par toute la communauté, avait été remplacé par un ancien militaire aux idées archaïques.

Il s’était mis en tête de renforcer la sécurité au sein de la ville en autorisant le port des armes à feu par nos forces de l’ordre. Un petit shar-pei à moustache tyrannique. Un sourire s’était esquissé en l’imaginant aux côtés de l’agent qui m’avait épaulé au commissariat. Pouvait-on imaginer un duo plus propice à faire régner la justice ? Un autre soir, ce fut au tour de Kamal. Il me parlait avec enthousiasme de ses deux meilleurs amis.

Il devait prendre un goûter chez l’un d’eux le week-end prochain. Un spasme de ma part, ils avaient disparu de la mémoire du petit. Deux pour le prix d’un. Depuis ce jour, il ne parle presque plus. Il ressemble à un vétéran traumatisé. Où est passée son innocence ? Je tentais d’ignorer les signaux.

Mais malgré tous mes efforts, cette maladie détruisait tout. Un fossé se creusait entre ma femme et moi. Chacun de mes gestes d’affection était mal interprété, provoquait des réflexes révulsifs. Parfois, je lui proposais de retourner au théâtre afin de partager un moment convivial en famille.

Elle se contentait de me juger effarée, l’impression d’avoir lâché une grossièreté dans un dîner mondain. Mais je tenais bon. Avec la peau plus marquée et une perte de poids drastique, toujours, je tenais bon. Jusqu’au mercredi 25 juillet 2030.

 

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Je souhaitais simplement me rendre au centre de recherche, comme à mon habitude. Devant moi, un stop sans appel. Des militaires flambant neufs qui me dévisageaient, méfiants.

— Vous devez faire erreur, monsieur.

Cette zone est réservée au personnel autorisé. Je les observais tour à tour. Depuis quand un service de contrôle aussi agressif était-il nécessaire ? Évidemment je n’avais aucun justificatif sur moi.

— Il doit y avoir une erreur. Je travaille ici dans le service d’Amitav Selvadurai. Faites-le appeler. Il pourra sûrement résoudre ce malentendu.

— Aucun individu étranger ne saurait être admis en ces murs.

Ordre du gouvernement. Je ne le répéterais pas, veuillez sortir d’ici ou je serais obligé de vous faire arrêter. De mieux en mieux, le centre s’affublait d’une réputation xénophobe. Je tentais de réitérer ma demande et l’un d’eux me mit en joue, naturellement. J’avais quelques blagues en tête qui aurait pu détendre l’atmosphère, mais craignant leur détente agitée et ne souhaitant pas jouer des muscles avec ces gorilles, je finis par opter pour la retraite.

De retour sur le parking, je ne cessais de jeter des regards impuissants à la façade grisonnante qui m’avait accueilli si longtemps. Je composais machinalement le numéro d’Aziza, sans trop savoir ce que j’attendais d’elle.

— Oui, Bilal que se passe-t-il ? Tu t’es encore fait virer ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? Elle a perdu la tête, elle aussi.

— Non, mais je n’arrive pas à entrer au centre aujourd’hui. J’ignore ce qu’il se passe, mais ils ont installé un poste de sécurité avec des gardes. Ils ne sont pas commodes.

— Tu travailles à l’ATECA ? Tu ne m’en avais rien dit… Peut-être qu’ils ne savaient pas que ton équipe devait repeindre un des bâtiments.

Appelle ton supérieur, il pourra sûrement te donner des infos. Que répondre à ça ? L’ATECA ? Et pourquoi je devrais repeindre la façade ? Devoir manœuvrer avec toutes les nouveautés qui s’accumulaient constamment était un exercice particulièrement éprouvant. Je tentais de préparer une réponse cohérente, tâtonnant. Aziza prit les devants :

— Écoute. Je sais que tout ne s’est pas déroulé comme tu le souhaitais.

Tu as dû abandonner ta carrière et maintenant, tu multiplies les emplois dans le bâtiment. Je sais. Ce n’est pas ce à quoi, tu aspirais, mais il faut que tu prennes sur toi. Comme moi. Fais-le pour Kamal. Tellement de phrases se heurtaient en même temps que je n’eus d’autre choix que de me taire.

— Je dois te laisser. Notre petit monstre continue d’éventrer le divan.

Je ne comprends pas où il puise toute cette mauvaise énergie.

À ce soir. Seul, immobile, dans le plus total désarroi. Je n’étais plus rien. Terminé les conférences, terminé les rêves de changement. Je n’étais plus qu’un peintre dans le bâtiment, échoué dans un mariage raté avec une vie en dents de scie qui se laissait ronger à chaque migraine.

Par la suite, après m’être écrasé dans mon lit et essuyé les sermons d’Aziza me reprochant d’avoir encore lourdé un emploi, j’ai craqué. D’abord des crises convulsives de larmes. Parfois, en pleine journée, alors que je me lambinais devant la télévision, parfois au milieu de la nuit, irritant celle qui occupait le lit avec moi.

Cherchant à oublier tous ces spectres qui m’inondaient d’énigmes, j’ai commencé à boire de l’arak régulièrement afin de calmer mes nerfs. Peu efficace, cela ne faisait que me rendre plus imprévisible. Mais j’y ai pris goût.

 
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  Et me voici, aujourd’hui. Plusieurs jours que je ne dors plus, de peur de voir le monde disparaître. Des tremblements quotidiens, les yeux révulsés, plus le moindre mot qui se risque hors de mes lèvres. Surtout ne pas trahir cette maladie qui a dévasté ma vie. Cette tumeur révélant des fantômes par centaines.

Aziza s’inquiète beaucoup, je crois même qu’elle a peur. Hier encore, la fatigue ne cessant de me pousser à bout, je l’ai agressé et l’ai blessé au poignet. Combien de temps me reste-t-il avant de commettre l’irréparable ? Tiens, la porte s’ouvre. Qui est-ce ?

— Bilal, quelqu’un est là pour toi. Surpris, je me lève avec prudence.

J’avance les oreilles aux aguets, le moindre soubresaut et je retourne dans mon terrier. Ils sont là. À côté de ma femme, tout vêtu de blanc. Cette fois, c’est la fin. La carrure de deux montagnes en acier, et moi, celle d’un chacal émacié. Après une pitoyable tentative de fuite, ils me saisissent les bras, me traînent dans le couloir. Je hurle le nom de ma femme qui se perd dans le vide, j’étouffe en la suppliant. Laissemoi prendre un peu de repos et tout s’arrangera, je te le promets.

Rien à faire. Il n’y a plus la petite lueur dans ses yeux. Avait-elle seulement existé ? Comment a-t-elle pu me faire ça ? Penser un seul instant que je pourrais volontairement lui faire du mal à elle ou à Kamal ? Une inconnue. Elle, si joviale et confiante, remplacée par cette frayeur constante. Mesurant chacune de ses paroles, comme si elle craignait constamment d’être épiée par une force inconnue. Je me débats inutilement et suis jeté à l’arrière d’un van.

Plongé dans le noir total. Cette obscurité achève de me faire perdre les pédales et je frappe comme un forcené, ricochant contre les murs. Épuisé après plusieurs minutes à m’esquinter, je glisse au sol, m’affaisse complètement. Perdu, dans le vague. Le véhicule avance, une route caillouteuse qui dure.

Je sombre régulièrement dans mes cauchemars habituels, presque féeriques à côté de ce qui m’attend. Tout s’arrête et je me renverse avec toute la grâce qu’il me reste. Cette vie de rat que je mène depuis peu ne m’a vraiment pas réussi. Les portes s’écartent doucement, une lumière me transperce la rétine.

Je m’avance à tatillon alors que des types me beuglent de sortir. Les deux types qui m’avaient escorté ont disparu. Il ne reste que des hommes armés et hargneux. Un éclat sanguinaire et de l’impatience qui se bousculent dans l’œil du type à ma gauche. Devant moi, aucun établissement psychiatrique, mais un gigantesque campement.

Des milliers, agglutinés, des sardines qui gémissent en chœur. Une vision d’horreur qui me décompose instantanément.

Un éclaircissement dans l’esprit de Bilal, et tout disparu.

 
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Le décor s’était évaporé avec lui, laissant place à des décombres fumants. Le quartier de Bilal, méconnaissable, calciné, éparpillé. Au loin, des sirènes d’alerte qui s’égosillaient dans l’espoir de protéger les civils restants alors que les balles et les explosions se répercutaient dans toute la ville.

En cette glorieuse année 2020, les luttes intestinales avaient repris dans le pays, fruit de la fragilité politique du gouvernement, de la crise économique. Et au milieu de tout ce chahut qui déchirait le brouillard fumant émanant des cadavres et de vestiges d’un temps révolu, un corps familier se trouvait à moitié écrasé par les gravats.

Il n’avait pas trente ans, cherchait à se faire une place parmi les chercheurs renommés. Des idées audacieuses, peut-être un peu naïves, certes, mais pleines d’espoir. Seulement le souhait d’améliorer le monde. Comme toutes les autres qui avaient eu l’infortune de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment.

Ces vies pleines de promesses balayées, qui ne se résumeront qu’à des opportunités manquées, une spoliation de rêves brisés. Un gâchis au profit d’une réponse efficace à tous les maux de l’humanité.

La violence, la peur, avec sa marche inébranlable et parfaitement chorégraphiée qui saura tout anéantir sur son passage.

FIN
 
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