HISTOIRES   COURTES
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Une histoire courte 2 fois par semaine (Lundi & Jeudi).

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(Oeuvre plubliée sous licence Créative Commons byncd 3.0).

Bonne Lecture à tous.
                                                                                                        Jacky PANCHAUD



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 Historique
des histoires courtes diffusées.


 
 
 
Rien à dire de plus
 
JHC  ( Drame )


Oeuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0
 
  26 août 2018

Audrey tient une aile, Loïc, un jeune patron de pêche, l’autre. Il sait se comporter avec des animaux blessés. Gilles, délégué par la Ligue de Protection des Oiseaux, lave le plumage du goéland dans la grande bassine d’eau savonneuse tiède. Laure, la volontaire parisienne, serre le bec de l’oiseau de la main droite et maintient le cou coincé entre l’index et le majeur de la gauche. Elle n’y connait rien en procédures vétérinaires, mais elle apprend vite. L’opération dure une demi-heure. Sans desserrer les dents.

Chacun connaît son travail. C’est physique, précis. Leur journée s’étire souvent jusqu’à la nuit. Ils sauvent des vies d’oiseaux mazoutés. Rien à dire de plus. Puis Gilles passe le jet, à rebrousse-plumes. Un garçon placide au geste ferme. Audrey l’avait déjà rencontré à la L.P.O. de Pleumeur-Bodou, cinq ans auparavant, lors d’un stage d’ado en Bretagne Nord. Elle avait déjà pratiqué les soins aux animaux avec lui. Pour tout dire, elle aurait bien voulu prolonger, peut-être y travailler…

Mais ce n’est pas un métier. Là-bas, tout repose sur le bénévolat. Déception. Elle avait dû s’orienter vers les soins aux humains… « Au moins, elle ne craint pas le chômage », dit sa mère. En tout cas, elle est ravie de s’occuper des mouettes, goélands, guillemots de l’île. Ensuite, les volatiles sèchent à l’abri de box grillagés avant d’être expédiés dans une piscine de la L.P.O. sur le continent.

On peut espérer en sauver presque la moitié. La faute à la tempête de la semaine précédente. Plusieurs cargos en ont profité pour dégazer au large, formant une petite nappe d’hydrocarbures que le vent de nord-ouest, le Noroît comme on dit ici, a rabattue sur la côte sauvage de l’Île. Pas de chance pour les goélands qui nichent en nombre sur le versant atlantique. Une catastrophe !

Sans arrêt, les gens ramènent des oiseaux noircis de pétrole qu’il faut traiter sur place. Asphyxiés, déshydratés, ils ne supporteraient pas le voyage vers le continent. Une station de soins a été installée en urgence sous un barnum, dans la zone de carénage du petit port.

Audrey se souviendra toujours de la fin de cette journée d’été. Laure voulait admirer le coucher de soleil sur la côte ouest, et encourager les autres, venus de toute la France pour nettoyer les rochers. Mais Gilles avait besoin d’aide pour ranger le matériel. Audrey est restée au port et l’a laissée partir seule. Jambes nues sous son ciré. L’air d’une sauterelle. Laure. Un mètre soixante-dix, brune aux yeux noisette. Un peu moins de poitrine et un peu plus de hanches. Elles s’échangeaient facilement les fringues. Elle avait un copain à Paris

– Audrey avait vu la photo d’un garçon quelconque qu’elle ne reconnaîtrait pas sur une plage. Un autre flirt sur l’île ? Bryan, l’un des volontaires qui la draguait discrètement ? Impossible. Audrey l’aurait su. Elles se disaient tout. Elles avaient vingt ans. Sur le chantier de la côte, la petite Parisienne avait échangé trois mots avec Bryan. Personne ne l’a revue depuis. Si elle avait accompagné son amie ce soir-là, Laure serait encore de ce monde. Cette évidence la ronge encore aujourd’hui.

 

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2 juillet 2020 Quinze heures précises. La vedette stoppe son moteur et poursuit une minute sur son erre. Appels des hommes. Frottements de cordages. Choc de la passerelle qui se bloque. Grincements. La petite foule d’habitués taiseux et de touristes enjoués se déverse sur la cale du Port-Clos, au sud de l’île. Audrey a salué discrètement quelques connaissances. Après ces deux ans d’absence, ils respectent son silence. La plupart des visages sont découverts. Elle retire son masque, aussitôt rafraîchie par le crachin qui mouille ses joues comme couleraient des pleurs. Les larmes ?

Elle les a toutes laissées derrière elle, à l’hôpital. Ses runnings verts fluo glissent sur le plancher bosselé de la vedette. Des chaussures commodes pour le voyage : changement de train, bus… Son bluejean marque sa taille, allonge ses jambes et met sa silhouette en valeur. La marée est basse. Sur le ciment, des flaques d’eau irisées reflètent les flaques de cumulus scotchés dans le ciel. Avec une sorte de bonheur, elle se laisse assaillir par les odeurs d’iode, d’algues aux relents de gasoil. Elle retient sa respiration et pose le pied sur le sol humide de l’île. En mer, elle a troqué son tshirt de voyage et son sweat à capuche contre un débardeur vert à larges fleurs assorti à ses yeux. Elle a libéré ses cheveux blonds mi-longs. Les hommes la regardent.

Oublié, l’épuisement de la Covid qu’elle a vécue en tant qu’infirmière au CHU de Rennes. La cheffe lui a donné deux semaines de vacances à l’occasion du déconfinement ! Sur sa droite : le secteur du carénage. Enrichi d’une construction incongrue parmi les coques de bateaux, les tracteurs et les engins de levage. Sa facture moderne dénote dans l’ambiance générale look « Old school » du port de pêche – à peine arrivée, elle parle déjà comme une parisienne ! Elle délaisse la rue qui monte au Bourg et prend à gauche, le long des boutiques et des restaurants du quai. Elle allonge le pas, au risque de passer pour une bêcheuse aux yeux des locaux.

Celui qui la regarde avec des yeux ronds, c’est Yann, le patron de la « Laisse de Mer ». La soixantaine joufflue, il décore son bistro avec des filets, des cordages et autres épaves ramassées sur le rivage après les tempêtes. On s’assoit sur des caisses, et il n’y a pas deux tables pareilles. Bon cidre et bon rhum. Des bons moments. Si lointains à présent. Elle lui envoie un bonjour de la main. Profitant de chaque enjambée pour goûter la sensation du retour, la fraîcheur de l’air marin sur ses épaules, elle roule sa valise le long des cales ouest. Un dernier coup d’œil vers le large : étendue bleue assoupie sous une couverture de cumulus pommelés…

Elle pousse la porte d’une maison de pêcheur. La mère sursaute : « Oh, ma chérie, comme tu es belle ! » en essuyant machinalement ses mains sur le tablier. Elle avait prévenu : pas de bisous. Le père. Monolithique. Casquette vissée sur le crâne. La fumée de sa pipe est le seul signe de respiration. Il tourne le dos à la télévision qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non… Absorbé par la mer. À quoi pense-t-il ? Il observe les oiseaux marins, les suit dans leurs déplacements sur la trace des bancs de poissons. Autour des champs d’algues sous-marines, dans la marée montante, se risquant parfois au plus près des plages sableuses riches en bestioles de toutes sortes.

Il sait toujours où sont les bars, thons, merlus, églefins… Un secret que le grand-père lui a légué en héritage et qui lui permet de ramener plus de prises que les collègues. Et lui donne le regret de n’avoir ni fils ni gendre à qui le transmettre. Il n’est pas sorti en mer aujourd’hui. Il sourit à sa fille. Un peu gauche. Il n’a jamais compris pourquoi elle n’a pas marié Loïc, ou même Gwenaël à la rigueur, de bons gars, solides, propriétaires de leur bateau. 

 

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Entre le marin en mer et la femme à terre, la couleur de l’ennui diffère… Audrey a renoncé à lui expliquer.
Elle pose un paquet sur la table.

— Des cocos de Paimpol ! s‘exclame la mère. Il me reste de la saucisse. On va se régaler ! Alors, ça devait être dur sur le continent, non ? Mais si tu ne veux pas en parler, je vais te raconter les nouvelles d’ici… Une bouteille de vin bouchée trône sur la table.

— Graves 2011, ça doit être bon, ça ! continue-t-elle. C’est le père qui l’a ramenée l’an dernier. Pas pêchée, non. Il a remorqué un plaisancier en panne d’essence.

— Il ne manœuvrait plus. Le vent le poussait sur la côte sauvage. Je l’entends sur la radio. C’est moi le plus près. J’y vais, précise-t-il.
— L’inconscient ! Il emmène toute sa famille sur l’eau sans vérifier la jauge ! reprend la mère. Ton père lui a évité un sacré naufrage !

— J’aurais dû lui casser la gueule pour qu’il se souvienne que la mer est un endroit dangereux, bougonne-t-il.

— Si je comprends bien, il t’a donné un bon Bordeaux pour te remercier de ne pas lui avoir démonté le portrait ! lance Audrey, arrachant un sourire au marin. Au fait, elle a ramené une polaire pour la mère et une casquette neuve pour le père.

— Je n’en pouvais plus de le voir avec sa vieille gâpette informe, approuve la mère. Elles écossent les haricots en discutant du mariage de Gwenaël, du bébé de Nicole, des frasques d’Erwan Lehig, le fils de la conserverie, qui a quoi, vingttrois ans maintenant ? Un air de bel canto sort de la télé.

— Regarde, c’est le concert de vingt heures à Naples. En l’honneur de ma courageuse fille et de ses collègues ! On n’a pas ça ici…

— Maman, tu te rends compte ? En France, ces écervelés font la fête comme avant, comme en Italie, alors, après on les retrouve en réa. Des costauds, en pleine forme. Ils ne supportent pas un masque plus de dix minutes, soidisant…

Tu y crois ? Nous c’est douze ou quatorze heures ! Certains modèles sont trop durs, ils laissent des marques sur le visage. On met des sparadraps…

 Note bien que le maire a fermé l’île le 11 mars, poursuit sa mère. On n’a pas eu de cas. Mais plus personne pour acheter le poisson. Sauf la conserverie, mais ça ne vaut pas le coup. Le père n’a pas sorti le bateau pendant deux mois. Il dit qu’au prix que lui donne Yvon Lehig, ça ne paye pas le gasoil. Yohann Tresburen a vendu la pâture d’Ar Barett à Yvon. Il n’y arrivait plus. Puis il a été malade aussi. Si c’est pas malheureux.

— C’est ça, un Lehig, intervient le père. Il s’enrichit quand les affaires marchent. Et quand elles ne marchent pas, il s’enrichit encore plus, parce qu’il achète le poisson moins cher. Il pointe l’index sur la table pour marteler son propos.

— Et il vend ses conserves toujours au même prix. Il désigne par la fenêtre un ailleurs imaginaire.

— Après il achète des terrains et construit des lotissements. C’est grâce à lui qu’on a eu les quartiers d’Ar Gwell. Audrey est un peu étonnée qu’il parle autant.
 

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— Ce n’est pas si mal, Ar Gwell. Le confort est moderne. J’y avais une copine, Marie-Lou.

— Et le papa de Marie-Lou, il travaillait où ?

— À la conserverie, pardi.

— Je ne te le fais pas dire. La boucle est bouclée. Il ouvre les deux mains en air d’évidence. Elle demande alors :

— Et tu trouves ça normal ?

— Oui. Dans le sens où je n’y peux rien. Et puis chacun son truc, moi c’est le poisson, lui c’est l’argent. Y a pas à chercher plus loin. Il se renfrogne dans son mutisme. On n’en tirera plus rien de la soirée. Plus tard, à l’étage, couchée dans sa chambre de jeune fille, Audrey pense à ses projets. Son métier d’infirmière lui plaît. Elle n’en imagine pas d’autre. La cheffe lui a dit qu’après la Covid il y aurait de nouveaux débouchés dans les carrières médicales. Elle est prête à reprendre des cours, si c’est le prix de l’indépendance… Laure lui faisait réviser ses maths, lui conseillait des lectures. Elle voulait être prof. Elle aurait fait une enseignante formidable.

C’était aussi sa confidente. On ne parle pas beaucoup chez les pêcheurs, et la mère, fille de pêcheur, femme de pêcheur, elle connaissait bien la vie insulaire mais pas trop le reste du monde, les tendances vestimentaires, Facebook, Skype, les chanteuses américaines, les chorégraphies à la mode qu’elles répétaient avec les écouteurs sur les oreilles… Ses pensées la ramènent toujours à son amie disparue. Une fugue ? Sur une île, c’est impossible. Les images les plus terrifiantes tournoient dans sa tête.

Encore sur son cintre, le t-shirt « Bretonnes d’Armor à la vie à la mort » qu’elle ne portera plus jamais. Sans non plus se résoudre à le donner. En ont-elles joué, des polars bretonnants, La bigoudène diabolique, Le dolmen était fermé de l’intérieur ! Elle maudit la réalité qui a pris le dessus sur leurs plaisanteries d’adolescentes. Un vide intense dans la poitrine. L’envie de tout balancer par la fenêtre. Comment trouver le sommeil quand on n’a rien d’autre qu’une absence pour faire le deuil ? Pleurer la soulagerait. Mais les larmes ne sortent pas.



3 juillet 2020

De bon matin, elle part pour la grève sauvage.

— Tu vas te baigner à Grève Douce ? demande la mère en la voyant prendre une serviette de bain et glisser dans son sac sandwich et thermos de thé. C’est la plage la mieux exposée l’après-midi, l’eau y est plus chaude, parfois jusqu’à vingt degrés.

— ‘Sais pas encore. Je verrai dehors.

— Va y avoir du vent..

— Pas de souci, je suis bien couverte, maman. À ce soir ! Sa réponse et sa fille, évaporées dans un courant d’air. Elle voudrait que ce soit pour un amoureux, la mère, mais au fond d’elle, elle sait que ce n’est pas le cas. « On s’inquiète toujours pour eux », se dit-elle en plongeant la vaisselle dans la bassine d’eau tiède. Le ciel étire des bandages ensanglantés très haut, loin vers le fond de l’Atlantique. Audrey file au sud, cap sur le phare du Laon qui signale l’entrée du port.

À la pointe, les vestiges de l’ancien phare romain sont noyés dans la végétation. Il est trop tôt pour y voir des gamins jouer. Les hirondelles virevoltent. Elle reste un moment à admirer leur ballet sifflant dans les éclairs de leurs ventres blancs. Sur la droite, la grève s’étale, grise et sonore sous les embruns.

Trois kilomètres de rivage inhospitalier qui mènent à Grève Douce, puis aux éoliennes de la partie nord de l’Île. Venteux. Mais le temps est assez clair. Un soleil capricieux louvoie entre les traînées de nuages sombres. La houle se forme en un pointillé de crêtes blanches. Ça va souffler bientôt. Elle descend l’escalier en pierre, sa main traîne sur le fer rouillé de la rampe. 
 

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