HISTOIRES   COURTES
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Une histoire courte 2 fois par semaine (Lundi & Jeudi).

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Ces histoires sont libre d'accès sans droit d'auteur avec la possibilité de les télécharger.
(Oeuvre plubliée sous licence Créative Commons byncd 3.0).

Bonne Lecture à tous.
                                                                                                        Jacky PANCHAUD



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 Historique
des histoires courtes diffusées.


 

 
Effet domino
  Nelson Monge  ( Policier )


Oeuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0
 
Un tambourinement insistant arracha Luc du néant. Il lui fallut plusieurs minutes pour reconnaître le martèlement d’une pluie intense sur la carrosserie d’une voiture, celle dans laquelle il était recroquevillé. Plusieurs fois, il avait tenté d’ouvrir les paupières. Sans succès. L’effort avait été trop violent et sa conscience s’évanouit.

Quand Luc revint à nouveau à lui, les perceptions se firent plus précises, les douleurs et la nausée aussi. Les mouvements qu’il avait esquissés avaient déclenché de telles douleurs qu’il y avait renoncé. Il restait donc immobile, transi de froid, abruti par le vacarme qui ne faiblissait pas. Une odeur familière pénétrait ses narines, celle du cuir neuf. Il comprit qu’il se trouvait sur la banquette de sa propre voiture, une Jaguar des années 1990 dont il avait récemment fait rénover les sièges.

Luc ignorait depuis combien de temps il était ainsi. Son corps lui semblait n’être qu’une plaie. Ignorant les élancements que chaque centimètre gagné lui infligeait, il tenta de se redresser. Son bras droit se déplia de quelques degrés, jusqu’à rencontrer une substance grasse et collante. Prolongeant son exploration, il rencontra un objet froid. Luc le saisit pour le porter à son regard et, horrifié, le lâcha immédiatement. Sa main s’était refermée sur un revolver, aussi poisseux de sang que la banquette.

Le dégoût lui donna les forces pour se redresser. À nouveau, il sursauta. Le pare-brise était presque opaque, maculé par une tache sombre. La vitre latérale avait disparu. Entre les deux sièges, une silhouette était affaissée, immobile. Passant le bras, il tenta de remuer le corps inerte. Il comprit à ce moment qu’un cadavre gisait à l’avant de sa voiture. Luc hurla. La panique s’empara de lui quand il tenta de faire appel à sa mémoire. Elle semblait avoir disparu, comme envolée.

Son dernier souvenir remontait à un verre pris au Livre ouvert, un bar à cocktails où il avait ses habitudes. Après, le noir absolu. Pas une lueur pour expliquer sa présence et celle de ce cadavre dans la Jaguar arrêtée en bordure de ce parking désert à l’éclairage défaillant. Au loin, les néons fatigués d’une enseigne au nom du Red Bird, clignotaient. Soudain, Luc se recroquevilla. Une ombre rôdait autour de la Jaguar. Il ferma les yeux, dans l’effroi de la détonation qui allait mettre fin à sa vie.

Mais rien ne vint et il ouvrit les paupières. Protégé par une capuche dégoulinante de pluie, un visage de femme au teint blafard le fixait à travers l’encadrement de la vitre disparue. L’obscurité ne laissait apparaître que quelques détails. Des traits réguliers, un nez droit, quelques mèches d’un blond vénitien qui s’échappaient de la capuche.

— Ne craignez rien. Je serai là quand il le faudra, prononcèrent les lèvres soulignées de rouge. À cet instant, Luc sut qu’il n’oublierait jamais cette voix rauque et basse. Le son de sirènes parvint à ses oreilles. La silhouette disparut dans l’obscurité bien avant que des éclats bleus envahissent l’habitacle. Dès qu’il reprit à nouveau conscience, Luc sut où il se trouvait.

Les murs vert clair, le plafond blanc, les tuyaux qui le reliaient à une batterie d’appareils qui bipaient sans cesse. Le transfert en ambulance encadré par des policiers avait été un supplice. Lui qui attendait compassion et bienveillance, s’était vu traité comme le plus vil suspect. Face aux faits, ses dénégations n’avaient pas pesé lourd : un homme avait été tué par balle dans sa voiture avec un revolver couvert de ses propres empreintes.

Son incapacité à se remémorer les circonstances qui l’avaient conduit à cet obscur parking n’avait rien arrangé, et il avait été installé dans cette chambre, sans fenêtre, sous la surveillance d’une silhouette qu’il devinait à travers la vitre dépolie de la porte. 
 

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Il esquissa une rotation de la tête, le seul mouvement qui lui était possible, quand un homme en blanc suivi de deux infirmières s’approcha :
— Bien. Vous voilà réveillé. Comment vous sentez-vous ? demanda le médecin, le visage fermé.
— J’ai mal partout et je ne peux pratiquement pas bouger.
— C’est normal. Vous avez reçu des coups très violents. Les hématomes vont mettre du temps à se résorber.
— Quand pensez-vous que je pourrai rentrer chez moi ? Le visage du médecin s’éclaira d’un sourire ambigu :
— Pour moi, pas avant deux semaines, mais pour eux je pense que ce sera plus long, dit-il en désignant la silhouette derrière la porte.
— Comment cela ?
— Si vous vous rétablissez normalement, j’autoriserai les visites dans quarante-huit heures. Les inspecteurs vous en diront plus.
— Je ne comprends pas.
— Ce n’est pas à moi de vous l’apprendre, mais vous faites l’objet d’une mise en examen pour meurtre. La nouvelle résonna comme un coup de tonnerre dans l’univers cotonneux, façonné par la morphine, où se débattait sa conscience. Elle lui aurait presque fait oublier la douleur sourde qui avait envahi son corps meurtri.

Effectivement, son premier visiteur fut un inspecteur de police, un cinquantenaire au crâne chauve, répondant au nom de Gallois, de taille moyenne, vêtu d’un blouson de cuir sombre et d’un pantalon de toile, imitation parfaite de ses homologues des séries télévisées. Dès ses premiers mots, Luc comprit que, pour lui, sa culpabilité ne faisait aucun doute :

— Monsieur Collins, votre médecin me dit que vous êtes en état de répondre à mes questions. Vous confirmez ?
— Je vais essayer. Cent fois, Luc avait tenté de rassembler ses souvenirs épars, en vain. Seuls lui revenaient son arrivée au Livre ouvert où il s’était rendu pour combler la solitude de la soirée, le réveil sur la banquette de sa voiture, la découverte du cadavre, l’apparition du visage blanc, et enfin l’arrivée de la police.
— Très bien. Alors, pouvez-vous me dire ce qui s’est passé le soir où on vous a amené ici ?
— Je ne sais pas, avoua Luc.

— Votre médecin m’a parlé de votre amnésie. Il pense qu’elle est due aux chocs que vous avez subis. D’après lui, c’est assez habituel. Elle peut être temporaire, mais votre mémoire peut aussi avoir définitivement effacé plusieurs heures de votre vie. Vous n’avez vraiment aucun souvenir de ce que vous avez fait après être entré au Livre ouvert ? insista l’inspecteur.
— Aucun, confirma faiblement Luc.
— Vous auriez donc parfaitement pu tirer sur la victime et ne pas vous en souvenir ? Luc ne trouva aucun argument pour contrer la monstrueuse hypothèse.

— Connaissiez-vous le docteur Karetzki, monsieur Collins ? continua l’inspecteur.
— Non. Qui est-ce ? — La victime. Un ancien médecin radié de l’Ordre.
— Jamais entendu parler, répliqua Luc. Et l’arme ?
— Un pistolet de marque allemande très répandu. Le numéro de série avait été limé. Vous savez vous servir d’une arme ?
— J’ai été militaire au Mali. Cela fait plusieurs mois que je n’ai pas tiré.
— Vous comprendrez que, vu les circonstances, j’ai des doutes sur la fiabilité de votre mémoire.
 

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On frappa à la porte. Le médecin au visage sec annonça d’une voix sans appel :

— Il faut laisser le patient se reposer maintenant. Revenez demain, il sera plus à même de vous parler. L’inspecteur n’insista pas et quitta la chambre. Les journées qui suivirent furent les pires qu’avait jamais connues Luc. Alors que son corps essayait de se reconstruire, alors que les os se ressoudaient et que les chairs se refermaient dans une succession de périodes d’inconscience et de réveils brutaux, son esprit bataillait pour retrouver la parcelle de mémoire qui lui confirmerait qu’il n’était pas l’auteur de l’odieux acte dont Gallois le soupçonnait. Il le maudissait pour ses hypothèses, tout en admettant qu’on ne pouvait l’en blâmer.

Avec une régularité de métronome, indifférent à ses souffrances, l’inspecteur franchit chaque jour le seuil de la porte. Après son départ, Luc restait vidé, frustré de n’avoir su où creuser en luimême pour apporter la preuve qui le disculperait. Une semaine plus tard, l’espoir revint. Au prix de douleurs à peine supportables, il avait réussi à se lever quelques instants. La tête qui lui tournait, restait un moindre mal face à ce qu’il ressentit comme une victoire sur l’adversité.

Et une autre satisfaction survint le lendemain lorsque le gardien en faction lui annonça :

— Je vous quitte. On vient de me prévenir que votre surveillance permanente a été levée ce matin. Sous le coup des calmants, Luc mit quelques secondes à comprendre :
— Cela signifie que je suis libre ? Je peux quitter cet hôpital ? demanda-t-il, incrédule. Visiblement sans autre information, l’homme balbutia :
— Le mieux serait de voir avec l’inspecteur Gallois. Il passera demain. Pour le reste, demandez à votre médecin. Mais, vu votre état, j’ai peu de doute sur sa réponse, ajouta-t-il avec un sourire compatissant. De fait, l’inspecteur pénétra dans la chambre le lendemain durant le petit-déjeuner.

— Le juge semble considérer que les éléments dont il dispose ne justifient plus une surveillance rapprochée. Il vous interdit toutefois de quitter la ville, annonça-t-il. Luc sourit :
— Il ne prend pas grand risque. Je peux à peine bouger.
— On se reverra avant votre sortie. D’ici là, bon rétablissement ! lança Gallois en se levant.
— Ne partez pas comme cela, le héla Luc. En tant que victime, j’ai droit à des explications.
— Pour moi, vous seriez plutôt un simulateur. Mais tout le monde ne semble pas penser la même chose.
— Demandez au médecin. Dans ces circonstances, une amnésie n’est pas rare. L’inspecteur soupira :
— Vous savez, les médecins. Pour eux, un patient mérite d’être protégé, quoi qu’il ait fait. Malgré les propos de Gallois, Luc se sentait un peu rassuré dans sa conviction d’être étranger au meurtre du docteur Karetzki.

Jamais le juge n’aurait laissé sans surveillance un potentiel assassin, même si les tubes et les calmants constituaient une cellule dont il pouvait difficilement s’extraire. Il fut transféré dans une chambre pourvue d’une fenêtre d’où il pouvait contempler les toitures balayées par la neige qui avait remplacé la pluie. Deux semaines d’un mortel ennui s’écoulèrent avant qu’il puisse enfin la quitter. Luc habitait en centre-ville un appartement ancien dont les fenêtres donnaient sur une petite place chichement éclairée par quatre lampadaires d’un autre siècle.

Quand il le retrouva, froid et sombre sous les nuages bas d’hiver, le découragement l’envahit. Le moindre mouvement lui prenait des heures et il ne pouvait se déplacer sans béquilles. Enfin, un matin, fatigué de passer ses journées à ressasser ses doutes, Luc décida qu’il était temps de reprendre sa vie en main. Puisque l’inspecteur était incapable de lui apporter les preuves de son innocence, il les trouverait seul. La seule piste dont il disposait était le Livre ouvert.

Il allait l’exploiter. Revêtir son meilleur costume lui demanda un effort considérable, mais le plaisir de se sentir à nouveau dans le monde des vivants lui fit rapidement oublier cet épisode douloureux. Un taxi le déposa face à l’entrée de l’ancienne bibliothèque, devenue le « Lounge » élégant de la ville. Luc aimait le long bar de merisier recouvert de cuivre, les étagères qui regorgeaient de livres, les confortables canapés de cuir qui s’égayaient autour de grandes tables basses. Il avait noué un semblant de complicité avec Philippe, le barman obèse sempiternellement vêtu de noir qui officiait tous les soirs. 
 

                                                                      Page 3

 
. Il se dirigea immédiatement vers lui.
— Bonsoir Philippe.
— Monsieur Collins ! Je ne m’attendais pas à vous voir, répondit l’homme.
— Ah bon ? répondit Luc, jouant l’étonnement. Le barman était manifestement gêné :
— Je pensais que vous aviez des soucis.
— Des soucis ?
— Un inspecteur est venu ici à plusieurs reprises. Il voulait connaître votre emploi du temps le soir du meurtre sur le parking.
— Que lui avez-vous dit ? Visiblement, l’idée de prolonger la conversation n’enthousiasmait pas le barman. Il ne trouva pourtant pas d’argument pour se défiler.

— La vérité.
— Vous pourriez me la répéter ?
— Vous savez aussi bien que moi ce qui s’est passé, objecta l’homme en noir. Luc rechignait à avouer qu’il en avait perdu tout souvenir, mais il n’avait pas le choix :
— Philippe, vous allez devoir me croire. Le barman le contempla d’un air encore plus méfiant.
— J’ai perdu la mémoire de cette soirée. Vous seul pouvez m’aider à la retrouver. L’homme semblait partagé entre des sentiments contradictoires. Enfin, il se décida :
— Que voulez-vous savoir ?
— Simplement ce qui s’est passé ici ce soir-là.
— Vous êtes arrivé vers vingt et une heures, comme d’habitude. Vous vous êtes installé à la table d’angle près du piano. Je vous ai apporté un whisky.
— Et ?

— Cette femme est arrivée. Je ne l’avais jamais vue. Elle s’est assise en retrait. J’ai pris sa commande, je l’ai servie et je me suis occupé des autres clients. Quand je suis revenu vers vous, la femme était installée à votre table. Vous sembliez bizarre, comme endormi. Vraiment, vous ne vous souvenez pas ?
— Non. Comment était-elle ?
— Banale. La cinquantaine, des cheveux gris courts, vêtue d’un tailleur sombre. Elle semblait tassée, comme anéantie par une mauvaise nouvelle. — Que s’est-il passé ensuite ?
— Elle a payé vos consommations et m’a demandé de l’aide pour vous conduire jusqu’à votre voiture. D’après elle, vous faisiez un malaise habituel et sans gravité. Elle a pris le volant et vous êtes partis vers la rocade sud.
— Incroyable, murmura Luc. Je n’en ai aucun souvenir.

— Il y a autre chose, continua le barman. Quand je suis revenu, j’ai croisé une autre femme qui sortait précipitamment.
— Vous pourriez la décrire ? — Elle était différente de la précédente, répondit Philippe. Un peu plus jeune, très élégante, grande, des cheveux d’un blond sombre. Elle m’a laissé mon meilleur pourboire de l’année ! Luc sursauta. La description pouvait correspondre à la femme qui lui avait parlé à travers la vitre brisée de sa voiture.
— Merci Philippe, conclut-il. Vous m’avez été très utile. Luc retrouva ses pièces mansardées avec soulagement. Cette première sortie avait été une épreuve, et tout son corps lui rappela quand il retrouva son lit. Mais elle n’avait pas été complètement vaine. Il savait désormais que deux femmes détenaient les clés des secrets qu’il voulait percer. Mais la piste s’arrêtait là. Il n’avait aucun moyen de les retrouver. 
 

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